05 novembre 2014 ~ 0 Commentaire

Ce malheur qui dansait si bien

Vie

La chair est faible ou l’amour est fort ? Un coup d’œil, une rencontre, une attirance, une vie qui bascule. Et là, attention aux dégâts collatéraux…

Scène vécue. Le décor :  une discothèque dans la zone industrielle d’une petite ville romande, un mercredi soir. Quelques personnes se trémoussent sur la piste de danse, une musique techno bon marché, éclairage démodé à la boule de verre multi-facettes. Au bar, cinq paumés essayent tant bien que mal de trouver le bonheur au fonde de leur verre ou alors en guinchant la barmaid au physique mieux chaloupé que le sourire, mais bon, c’est mercredi soir et l’ambiance un peu glauque. Vivement le weekend et la vraie teuf.

Et là, voilà que je crois reconnaître au bar, un vieux copain, la soixantaine bien entamée, que je n’avais plus croisé depuis au moins quinze ans, du temps de sa splendeur : chef d’entreprise à succès, grosse voiture rouge à cheval cambré, la haute hiérarchie de la région.

Passés les mots gentils et convenus de retrouvailles hasardeuses, je m’ose un : « Sacré Marcel, tu fais quoi ici, un mercredi soir seul dans un trou pareil? » De sa voix fatiguée, il me lance, l’air contrit : « Il m’est arrivé un malheur. Et tu vois derrière toi sur la piste ? Et bien mon malheur,  il est en train de danser autour de la barre métallique… ».

Tour de tête immédiat direction dance-floor où je le discerne, le découvre, le décortique et le comprend de suite,  le fameux malheur  de l’ami Marcel : une créature de l’Est, au moins 22 ans et demi, mi-danseuse mi-actrice, le corps de Bo Derek avec la tête de Demi Moore – excusez les références un peu surannées mais c’est la génération de Marcel, alors respect de l’âge –  et surtout, un déhanchement d’une sensualité à faire défroquer Saint-Augustin que soit dit en passant, j’ai immédiatement invoqué pour qu’il me pardonne d’ores et déjà tous mes péchés d’envie sur ce coup-là.

Et là Marcel se lâche : « Je suis foutu. J’ai rencontré cette fille il y a sept mois dans un cabaret. Pour elle, j’ai tout quitté : ma femme, mes enfants qui depuis ne me parlent plus, mon entreprise qui est partie en faillite, je n’allais plus au travail. Cette fille, elle a pris mon cœur, mon corps. Je suis incapable de lui refuser quoi que ce soit. Tout le monde me le dit, mes copains, mes proches, que je fonce droit dans le mur, qu’elle va me quitter, que c’est une histoire impossible, que je suis fou. Mais je ne peux rien faire, je l’aime, je suis sous le charme ». Marcel se met à pleurer et moi je suis là, à côté de lui. Je ne dis rien. Car il n’y a rien à dire.

Un ami tchèque m’avait solennellement déclaré un jour : « Une nouvelle femme, c’est une nouvelle vie ». Je n’ai pas pensé à lui balancer ça à Marcel.

Pas besoin, il savait déjà.

Chronique parue dans www.laliberte.ch du 04.11.2014

 

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