09 septembre 2014 ~ 0 Commentaire

Le philosophe de la voirie

Le philosophe de la voirie

Fribourg n’a pas le monopole des cantonniers poètes: Sion en possède aussi… © Alain Wicht

Les penseurs, les vrais, ne se trouvent pas toujours là où on croit. Histoire d’une rencontre fortuite avec un Socrate en salopette…

Jeudi dernier, au bord de l’étang artificiel du domaine des Iles à Sion, un employé de la voirie rassemble branches et feuillages rejetés sur la rive. Il m’interpelle avec un accent indéfinissable pour me demander si le bruit de sa petite camionnette dérange ma pose méditative. Son intonation m’intriguant, je fais mon petit curieux et il se raconte.

«Je m’appelle Filliez, un nom bien valaisan. Mon prénom c’est Tal.» Voyant mon étonnement devant l’énoncé d’un petit nom aussi rare, il poursuit: «Je suis né en Israël. Mon père est parti de Bramois dans les années 1970 pour changer de vie et aller vivre dans un kibboutz en Israël. Il y a rencontré ma mère, une juive brésilienne retournée en Terre sainte. Après vingt-quatre ans passés en Israël, j’ai décidé de faire le chemin inverse et de venir vivre dans mon Valais d’origine. Arrivé ici il y a treize ans, je ne parlais que l’hébreu sans aucune notion de français.»

Voilà donc pourquoi je ne pouvais situer la géographie de son accent. Je l’interroge sur Israël: «Là-bas, la vie dans les kibboutz, c’est comme les campings en France, il y a tout, piscine, terrain de football, école, c’est la solidarité de la vie communautaire. Les gens viennent vers toi, spontanément, en ami. Ce qui est moins drôle, c’est qu’on t’y apprend trop jeune à détester et à craindre les peuples voisins. C’est ta liberté de penser qui est dès lors menacée. C’est pourquoi je voulais expérimenter un autre pays, mon autre pays, la Suisse.»

Et la Suisse, justement? «Mes deux premières années ici furent l’expérience d’une liberté que je n’avais jamais connue auparavant. Parfois j’aime tellement ma vie en Suisse que je me dis qu’il faudrait transposer ce petit royaume ailleurs dans le monde, reproduire ce modèle…»

Toujours Tal: «Moi je n’ai rien. Je travaille à la voirie, je n’ai rien, je n’achète rien, mais j’ai mes rêves et j’ai donc tout. Ma vie n’est pas plate, elle est pleine. J’ai deux enfants, avec mon épouse rencontrée ici à Veysonnaz, et je leur inculque le goût de la liberté, que je n’ai pas eue enfant.»

Et la guerre chez vous? «Comment imaginer que les animaux d’une même race ne s’entretuent presque jamais, mais nous les hommes, oui? La seule chose que la vie m’a apprise, c’est que le prétendu faible est en réalité le fort, que le pauvre en apparence est le riche de cœur. Le fort est vide, triste.»

Lorsqu’il est remonté dans sa camionnette chargée des branchages du lac, Tal m’a glissé un dernier mot par la fenêtre: «Mon prénom, en hébreu, ça veut dire rosée du matin…» Et alors que je le remercie pour cette rencontre magique autant qu’imprévue, comme ça, mon sage en salopette sourit en ajoutant: «Les Berbères, au Maroc, disent qu’un hasard vaut plus que mille rendez-vous.»

Merci la vie.

Article paru dans www.laliberte.ch du 09.09.2014

 

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